
Voilà un article qui me convient parfaitement ! je m'y sens chez moi, j'adhère totalement. Quel bonheur de lire ce que certains savent exprimer avec justesse et pertinence ! merci Marianne Durano, toute jeune philosophe dont j'apprécie toujours les reflexions. Mariée à Gaultier Bès, journaliste, enseignant et écrivain, cofondateur des Veilleurs. Co-fondateurs aussi ensemble de l'éco-hameau de la Bénisson-Dieu (près de Roanne) où ils promeuvent une vie familiale et fraternelle autour de l'écologie intégrale.
Notre époque n’est pas assez matérialiste

Shutterstock I Gitanna
Marianne Durano - publié le 20/04/26 sur Aleteia
L’ennemi de la culture et de la nature, ce n’est pas le matérialisme, c’est le consumérisme, affirme la philosophe Marianne Durano. C’est à travers le respect des humbles objets destinés à durer pour être transmis, que l’individu se sent accueilli ici-bas dans un ordre qui le précède.
Aujourd’hui, j’ai repassé une nappe. L’évènement est suffisamment rare pour que j’en fasse un article. Pourquoi ? Parce que cette nappe, finement brodée, était il y a peu parfaitement immaculée. Transmise précieusement de génération en génération, elle a embelli bien des repas de fêtes au fil des années. Détachée, lavée, raccommodée, repassée, elle est parvenue jusqu’à moi sans l’ombre d’un défaut. Or, depuis que je la possède, les tâches jaunâtres s’accumulent, l’ourlet se défait, bref, elle tombe en lambeaux. Je pourrais en dire autant des casseroles en cuivre reluisantes désormais noircies, des robes de communiant que je suis bien incapable d’amidonner, des nécessaires à couture soigneusement rangés, aujourd’hui en fouillis dans mes tiroirs, etc. Je suis sans doute une piètre ménagère, mais je pense aussi être représentative de ma génération, trop pressée pour prendre soin des choses, trop encombrée pour en chérir la valeur, trop requise par le virtuel pour m’intéresser vraiment au réel.
La matière à sa juste valeur
On critique toujours notre époque pour son matérialisme. Je crois que c’est faux. Je crois que notre époque n’est pas trop matérialiste : elle ne l’est pas assez. Nous ne savons plus apprécier la matière à sa juste valeur, nous n’aimons pas assez les objets pour les payer au juste prix, les réparer, les faire durer, les transmettre. J’ai récemment acheté en brocante un lot de torchons en lin qui avaient été maintes fois ravaudés : qui ravaude encore aujourd’hui ses torchons, quand on sait que les Européens jettent en moyenne 11kg de textile par an et par personne, selon la Commission européenne ? Parce qu’elles connaissent mon amour des belles choses, j’hérite régulièrement du contenu des armoires de toutes les vieilles dames de mon entourage : merveilles tricotées main, mouchoirs aux initiales brodées, vieux cahiers recouverts de tissu, noircies d’une plume élégante. Je me demande alors ce que je léguerai à mes propres enfants. Pour l’instant, j’essaie déjà péniblement de leur apprendre que leurs jeux ne sont pas à usage unique…
Le travail, l’action et l’œuvre
Derrière la trivialité de ces lamentations domestiques, c’est tout un monde qui s’effondre. Hannah Arendt (toujours elle) le notait déjà dans La Condition de l’homme moderne, qui distinguait trois modes d’agir propres à l’homme : le travail, l’action, et l’œuvre. Le travail, dit-elle, produit des biens et fournit des services qui seront immédiatement consommés : nourriture, hygiène, production d’énergie, etc. Toujours recommencé, il ne laisse aucune trace, sinon des déchets : les tâches domestiques en sont l’exemple paradigmatique. L’action, elle, permet à l’homme de s’engager dans la vie politique grâce à des paroles et des gestes qui le relient à autrui : écrire un article, fonder une association, dénoncer une injustice, etc.
L’œuvre consiste à façonner des objets destinés à durer, à être transmis : œuvres d’art et d’artisanat, meubles sculptés et belles nappes brodées.
L’œuvre, enfin, consiste à façonner des objets destinés à durer, à être transmis : œuvres d’art et d’artisanat, meubles sculptés et belles nappes brodées. L’ensemble de ces œuvres, affirme Arendt, constitue une culture, un monde commun, cohérent, qui relie les générations entre elles et permet à l’individu de se sentir accueilli ici-bas dans un ordre qui le précède. Voilà ce que me signifient mes vieilles dames, avec leurs trésors impeccablement entretenus. Voilà le sens profond des heures patientes à repriser mes chaussettes (tricotées, évidemment). Voilà ce que notre époque n’arrive pas à comprendre.
Ce qui survit aux changements
En laissant s’accumuler la crasse sur la nappe de ma grand-mère, je ne suis pas seulement coupable de négligence domestique : je suis le maillon faible dans la trame du temps, je participe au morcellement du monde, je romps la chaîne qui me reliait aux générations précédentes. La matière, c’est ce qui survit aux changements de forme, ce qui persiste quand tout se défait, ce substrat nécessaire à toute vie ici-bas. Alors cessons de fustiger le matérialisme. L’ennemi de la culture et de la nature, ce n’est pas le matérialisme, c’est le consumérisme, qui dégrade toute œuvre en travail, tout objet en produit jetable, et toute production en émission de déchets. La grande mystique sainte Thérèse d’Avila elle-même, dont la profondeur spirituelle est hors de tout soupçon, affirmait que Dieu se trouve "au milieu des marmites", au cœur des tâches les plus humbles et les plus matérielles, pourvu qu’elles soient faites avec amour. J’y penserai la prochaine fois que je serais tentée de scroller sur Internet, plutôt que de détacher ma nappe !