La fermeture de l’église Saint-Luc de Grenoble le 23 novembre après une dernière messe a suscité de vives réactions. Certains diront "c’est moche", "c’est moderne", "ces architectes n’étaient pas à la recherche du beau" ou encore "ce n’est pas un art chrétien authentique". À chaque fois qu’une chronique est consacrée à une église ou une œuvre d’art du XXe siècle, des commentaires catégoriques viennent accompagner la publication. Mais voyez-vous, ces églises disparaissent. On les détruit, on les requalifie, on les désacralise, on y célèbre les dernières messes. Est-ce à cause de leur architecture ? Est-ce à cause de leur "laideur" ? Oh ! non. Le denier ne permet plus de réunir assez de finances. Les églises construites après 1905 et dont les diocèses ont la propriété sont une lourde charge financière.
Les goûts changent
Alors on y élève une dernière fois un calice, on ferme la porte, et on mène une opération immobilière. Mais tout n’est pas noir ou blanc : nos pasteurs ne ferment pas des églises de gaieté de cœur. L’Église reste là pour accueillir le plus grand nombre. Comme le dit Ève Guyot dans le journal La Croix du 29 avril 2021, "cette réorganisation du patrimoine immobilier, à l’œuvre dans de nombreux diocèses en France, permet de rééquilibrer les finances et de renouveler la mission pastorale".
Il n’en reste pas moins que ces églises disparaissent au mauvais moment. On le sait : le goût change. Et c’est bien mystérieux. Je ne sais pas si j’ai déjà cité cet ouvrage si classique de l’histoire de l’art : La Norme et le Caprice de Francis Haskell (Flammarion), qui retrace l’évolution du goût artistique en Angleterre et en France de la Révolution française à la Première Guerre mondiale. Haskell ouvre son livre par une phrase du roi George III d’Angleterre qui, dans les premières années du XIXᵉ siècle, reconnaissait qu’une trentaine d’années plus tôt, il n’aurait jamais imaginé encourager l’architecture gothique. Et Haskell de citer pour autre exemple un éminent historien de l’art qui observait qu’on avait oublié l’Albane pour célébrer Botticelli.
S’il y a une certitude, c’est que fermer, désacraliser, vendre, requalifier ou… pire, détruire, c’est condamner une réalisation à ne pas avoir de seconde chance.
Évidemment on se rassure en se disant que si les goûts et les modes changent, les chefs-d’œuvre, eux, sont éternels. On oublie que si aujourd’hui on admire Piero della Francesca, les plus grands esprits du XVIIIᵉ siècle le dédaignaient ; et qu’il faut à beaucoup de gens en passer par Google Images pour prendre connaissance de La Communion de saint Jérôme du Dominiquin, chef-d’œuvre du XVIIᵉ italien et pièce majeure des musées du Vatican, que seuls les historiens de l’art éclairés admirent parce qu’ils savent que cette peinture fut longtemps regardée comme l’un des plus beaux morceaux de peinture de l’art italien.





